À l’occasion du 65ème anniversaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo, Hubert Mpunga, éminent expert congolais en économie internationale et développement rural intégré, a livré une analyse percutante lors d’une interview exclusive avec progreseco.com. Fort de sa vaste expérience en gestion financière et coordination de projets au sein d’institutions publiques et internationales, Mpunga a défié l’idée reçue d’une « indépendance économique » pour lui préférer le concept de souveraineté économique dans un monde d’interdépendance. Il a sans détour pointé du doigt la fragilité de l’économie congolaise, caractérisée par une chaîne de valeur trop courte et maigre, souvent limitée à l’exportation de matières premières brutes. Pour transformer cette réalité, Mpunga insiste sur l’urgence de la diversification économique, de l’innovation et de l’industrialisation. Ses propos dessinent une voie claire pour que la RDC puisse enfin capitaliser sur ses richesses et offrir une véritable prospérité à sa population. Ci-dessous, savourez l’intégralité de l’interview :
Frank Djodjo Mulamba (FDM) / Qu’entendez-vous par « indépendance économique » de la RDC ? Le pays est-il indépendant sur le plan économique ?
Hubert Mpunga (HM) / Je commence par te dire qu’au lieu de parler de « l’indépendance économique », il faut parler de la « souveraineté économique ». Il n’y a aucune économie indépendante sur la Terre. Plutôt que de parler de l’indépendance économique, il faut parler de l’interdépendance économique. Toutes les économies de la terre, qu’elles soient développées et industrielles, ou sous-développées et artisanales, sont dans l’interdépendance. Toutes ces économies dépendent les unes des autres, elles collaborent et elles interagissent. Il n’y a aucune économie qui dispose de la totalité des ressources et de tous les intrants économiques. Elles sont en interdépendance.
À la place, il faut parler de la souveraineté économique. Dans cette interdépendance, où les partenaires se respectent mutuellement sur le plan de la souveraineté, il n’y a aucune économie qui est indépendante. Il n’y a aucune économie qui a toutes les ressources dont elle a besoin pour performer tant au niveau international que national. Le monde est constitué d’économies aux vitalités et dynamismes différents qui se complètent. Ainsi, on parle de l’autarcie et de l’interdépendance ; il n’y a pas d’autarcie complète.
Quant au Congo, nous devons parler de la souveraineté économique. Comme pour toutes les autres nations, c’est très important à retenir. Quant à sa qualité et sa santé, on doit parler de l’amélioration de la chaîne de valeur globale. C’est dans ce cadre et selon ces lignes de démarcation que devra s’articuler efficacement le pacte de la résilience économique proposé par le Vice-Premier ministre en charge de l’économie, que je connais très bien.
Mon diagnostic pour l’économie congolaise est que la chaîne de valeur globale congolaise est trop courte et trop maigre. Trop courte, pourquoi ? Parce que la chaîne de valeur se limite à la production et au conditionnement, et elle exporte des produits quasi bruts ou semi-ouvrés. Donc, nous ne produisons aucune valeur ajoutée sur le plan local. Voilà pourquoi j’ai dit que la chaîne de valeur globale de notre économie est trop courte. Elle ne génère pas suffisamment de travail pouvant ramener davantage de revenus à la main-d’œuvre et aux ressources. La rémunération des ressources au niveau local est trop maigre parce qu’elle est limitée.
Par exemple, on ne parle que du secteur minier, mais on exporte les produits quasi bruts. Vous voyez ? Voilà pourquoi j’ai dit que la chaîne de valeur globale est maigre, elle est presque mono-produit. Notre économie est presque mono-produit. Il faut diversifier l’économie, diversifier les secteurs et améliorer les lignes de production. Diversifier l’économie, c’est donc améliorer en longueur et en largeur la chaîne de valeur globale, l’innovation, l’industrialisation, la diversification de l’économie. Ainsi pourrons-nous parler d’une bonne croissance pour notre économie.
FDM / 65 ans après l’indépendance, peut-on parler d’une économie congolaise stable, et sur quoi le pays peut-il se reposer pour rendre l’économie plus puissante ?
HM / Parlons en termes de croissance. S’il y a une amélioration d’un exercice annuel à un autre de façon suivie et soutenue pendant 3 à 5 ans, on aboutit à l’amélioration du niveau global de vie de nos populations. Cela changera beaucoup de choses. Et dans les conditions actuelles de notre économie, qui est une économie en pleine résilience et en pleine guerre, ceci est très important à prendre aussi en ligne de compte. Il y a les faiblesses du cadre économique à répondre aux demandes de la croissance et de l’accroissement exponentiel de la population.
Depuis l’indépendance jusqu’à nos jours, les infrastructures n’ont plus suivi le rythme. Il y a un grand déficit à ce niveau. C’est très important à prendre aussi en ligne de compte. Et cela doit suivre, car le périmètre économique congolais s’est presque vidé. Il y a eu une très forte métropolisation de la vie économique de la nation. Les campagnes et beaucoup de centres de production se sont vidés. Tout s’est déplacé vers les grandes métropoles urbaines. Dans la vie politique, dont la gouvernance souffre aussi sérieusement que la vie économique, ceci a sensiblement diminué les performances et la capacité du périmètre économique. Et la dépréciation globale des infrastructures a fait que le périmètre économique national s’est désintégré.
Pour ce faire, il faut réintégrer le périmètre économique national par l’amélioration de toutes les infrastructures, notamment les infrastructures de transport, de communication et sécuritaires. Ceci est très important. Si l’on parvient à favoriser l’intégration du périmètre économique national et la production complémentaire, où toutes les ressources tant de production que de commercialisation puissent circuler entre les différentes provinces et les différents centres de consommation et de marchés, je crois que la réponse à l’assiette des ménages sera trouvée. Donc, les efforts fournis actuellement seront facilement ressentis par les ménages. Parce que quand les ménages parlent de la sécurité alimentaire, ils parlent de la sécurité alimentaire et des services sociaux de base. En parlant de la sécurité alimentaire, on doit comprendre la sécurité alimentaire en termes de la production, de la qualité de la production, de la disponibilité de la production et de l’accessibilité de la production.
Qu’entend-on par l’accessibilité de la production ? D’abord, son évacuation vers les centres de consommation dans des conditions dignes et acceptables. Et puis, la capacité de la population à accéder à la production, c’est-à-dire accéder aux produits finis. Donc là, il est question des infrastructures et du niveau des revenus des ménages. Parce qu’on ne peut pas amener la production sur un marché où les consommateurs n’ont pas un revenu leur permettant d’accéder aux produits.

Journaliste économique, je décrypte l’actualité financière et les tendances du marché. Spécialiste en communication des organisations, j’analyse leurs stratégies. Consultant, j’élabore des stratégies de communication globale percutantes pour les entreprises. Mon expertise se situe à l’intersection de l’économie, de la communication et du conseil.



